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Les Earthships : la fausse bonne idée (2)

Adulées par certains, critiquées par d’autres, ces habitations ne laissent personne indifférent. Écohabitation fait le point sur ces « vaisseaux terrestres »… Moins verts qu'ils n'en paraissent.

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Jenny Parkins, sous licence CC

Les Earthships sont apparus il y a plus de 40 ans. Semi-enfouies, ces habitations en terre et matériaux recyclés ont l’avantage d’être autosuffisantes en eau et en énergie (en théorie), mais elles présentent aussi de nombreux inconvénients. Écohabitation fait le point sur ces constructions… pas si écolos!

EARTHSHIP : LA NAISSANCE D’UNE HABITATION CONTROVERSÉE

L’augmentation constante du prix des ressources énergétiques, de l’immobilier et du coût de la vie en générale a donné naissance aux Earthships. Développé par l’architecte américain Michael Reynolds, le concept est né en 1972. Année à laquelle fut construit le premier Earthship, the « Thumb House », à Taos, Nouveau-Mexique. Depuis, plus de mille Earthships ont vu le jour aux États-Unis et en Europe.

Les Earthships au Canada

Il n’existe qu’un seul bâtiment construit sous le modèle du Earthship au Québec : l’ES-Cargo construit par Hélène Dubé et Alain Neveu, situé à Chertsey dans la région de Lanaudière. Ils sont légèrement plus populaires en Ontario et en Colombie-Britannique.

 

La ville de Taos, au Nouveau-Mexique, compte le plus grand nombre de Earthships construits dans le monde!

 

EARTHSHIP - LES CARACTÉRISTIQUES

Les Earthships répondent à quelques principes bien définis.

Précisons que le terme « Earthship » est une marque déposée. Cela signifie qu'une maison de pneus dont la construction n'a pas été supervisée par Michael Reynolds, architecte inventeur du Earthship, ne peut officiellement porter ce nom.

Mur de bouteilles de verres
© Jenny Parkins, sous licence CC

1. Construction avec des matériaux naturels & recyclés

La maison est construite à base de matériaux de récupération; des pneus usagés remplis de terre sont utilisés pour la construction des murs. Les briques sont conçues à base de canettes d’aluminium et, pour leur opacité et leur esthétisme, des bouteilles en verre sont souvent utilisées sur les murs intérieurs.

 

2. Chauffage & climatisation passifs / Électricité solaire et éolienne

Le Earthship est réchauffé et rafraîchi en grande partie grâce au principe de la masse thermique, qui consiste à accumuler la chaleur en hiver et la fraîcheur en été.

Les Earthships sont également caractérisés par le principe du solaire passif (façade sud entièrement vitrée afin de maximiser la chaleur et façade nord enfouie sous terre pour minimiser les pertes). Ces habitations ne sont, pour la plupart, reliées à aucun réseau de distribution et la production électrique se fait grâce à des sources d’énergies secondaires comme les éoliennes, les panneaux solaires ou les génératrices au gaz.

3. Récolte de l’eau de pluie et traitement des eaux usées sur place

Ces habitations ne disposent pas non plus de système de distribution d’eau, mais elles sont équipées d’une citerne pour stocker les eaux recueillies sur le toit. La récolte de l’eau de pluie et la fonte des neiges après filtration permettent une indépendance du système d’aqueduc traditionnel. Le gaspillage est réduit grâce à des toilettes sèches et à l’arrosage des plantes avec les eaux grises générées par les occupants.

4. Production alimentaire

© Jenny Parkins, sous licence CC

L’autosuffisance peut être exploitée, puisqu’il est possible de produire de la nourriture sur place. Les maisons comprennent généralement des serres où l’on peut faire pousser des fruits et des légumes. Certains Earthships intègrent même un espace réservé à l’élevage.

 

 

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EARTHSHIP : MOINS VERT QU’IL N’EN PARAIT

Attention : pour la suite, nous nous adressons aux lecteurs des climats froids uniquement!

Parmi les détracteurs du Earthship dans les climats froids, nous pouvons citer Martin Holladay, rédacteur en chef de Green Building Advisor, un magazine en ligne de grande renommée sur la conception et la rénovation de maisons écologiques. Il a publié un des rares articles pertinents sur les inconvénients du Earthship. Il reproche à Michael Reynolds, qui détient la marque commerciale de la société à but lucratif Earthship Biotecture d’exagérer et d’idéaliser de façon utopique les Earthships qui ne sont, paraît-il, pas aussi parfaits qu’ils n’en paraissent(1).

Les inconvénients, selon M. Holladay :

  • Non adaptés à tous les climats;
  • Preuves de performance faibles (autoproduction de nourriture, performance hors réseau, performance des éoliennes, capacité de climatisation, etc.);
  • Isolation insuffisante en climat nordique;
  • Utilisation de gaz propane et générateurs pour des besoins de chauffage de l’eau et de la maison;
  • Nécessité d’avoir de grosses batteries que l’on doit remplacer tous les six à huit ans;
  • Coût de construction d’un Earthship finalement plutôt similaire à celui d’une maison conventionnelle.
Panorama Biotecture Taos. Steven Depolo, sous licence CC

 

EARTHSHIPS - L’AVIS D’ÉCOHABITATION

Chez Écohabitation, nous soutenons les organismes qui veulent faire avancer l’habitat écologique, et les Earthships représentent bien cette volonté d’innover en faveur de l’environnement.

Cela dit, Écohabitation et son directeur, Emmanuel Cosgrove (ci-après, E.C.), restent sceptiques face à ces constructions qui ne sont pas forcément adaptées à notre climat nordique. Peut-on réellement survivre sans chauffage et sans climatisation par - 35°C ou + 35°C? Nous avons sélectionné neuf points qui détaillent les problèmes que l’on peut rencontrer avec ces habitations qui se veulent écologiques.

1. Le manque de densité

Tous les gains qu'on peut potentiellement faire avec une habitation à faible empreinte et faible consommation d'énergie peuvent fondre rapidement avec une construction isolée. Premièrement, l'économie énergétique innée des multilogements demande des constructions à compacité bien plus élevée que celle des Eartships. Les zones où une si faible densité est permise sont les zones rurales. Malheureusement, les pressions démographiques sur ces régions du Québec se font ressentir. Écohabitation encourage donc les gens à se construire plutôt autour des agglomérations existantes, à défaut de répartir nos constructions à travers ces territoires précieux. 

En parallèle, vivre en Earthship, c’est aussi vivre en dehors des villes et devoir utiliser sa voiture pour le moindre déplacement. Les émissions de CO2 sont donc considérables. En effet, une si faible densité crée habituellement des familles d'une à plusieurs voitures à utilisation quotidienne, ce qui augmente l'impact carbone de la famille... À moins d'avoir recours aux véhicules électriques. En général, la construction à faible impact se fait pour des raisons de coûts et de modes de vie plus durables... Il faut plutôt viser la forte densité (jumeler et empiler les habitations). De grandes économies de coûts et d'énergie sont ainsi possibles. 

E.C. : « Les Eartships cadrent plutôt avec un idéal de vie présent il y a de cela plusieurs décennies... Un moment de l'histoire où l'autonomie et l'indivualisme régnaient. À chacun son environnement isolé, même à défaut de mauvaises décisions pour le bien collectif. Densifions nos noyaux villageois plutôt que de mettre de la pression sur nos zones encore vierges! »

2. L’isolation, un gros défaut des Earthships

© Jenny Parkins, sous licence CC

La principale croyance erronée liée aux Earthships est que la masse thermique des pneus et de la terre fournissent une bonne isolation. En fait, cette conception engendre normalement des pertes de chaleur importantes, de la moisissure, ainsi qu’un réel manque de confort.

On retrouve aussi un manque d’isolation au niveau du plancher dans certaines de ces constructions. Il s’agit pourtant d’un élément crucial à isoler, surtout pour une construction sous le niveau du sol.

E.C. : « Pour bien faire, on met la majorité de l'isolation à l'extérieur, sous le niveau du sol. Mais à l'isolant, on doit ajouter des matelas drainants et des membranes étanches, élastomères par exemple, puis un remblais perméable. Les matériaux récupérés, tels les pneus, n'échappent pas aux lois de la condensation et de l'étanchéité. Si on veut réduire les risques de moisissures dans le bâtiment, on doit appliquer les règles de bonne pratique. »

Pour plus de détails, voir notre dossier sur le sous-sol... 

3. La pollution

Batteries – Nickel cadmium : Les métaux rares sont utilisés pour faire fonctionner les éoliennes, les cellules photovoltaïques et les batteries. Leur production engendre une destruction de la végétation naturelle et des terres agricoles, une dégradation de la qualité de l’eau et une production de déchets radioactifs(2)

Au Québec, nous avons un réseau électrique parmi les moins émetteurs de gaz à effet de serre au monde, alors que pour vivre hors réseau, il faut disposer de batteries que l’on doit remplacer tous les 6 à 8 ans. Ces batteries contiennent des métaux rares dont la production nuit considérablement à l’environnement.

Par ailleurs, un Earthship nécessitera une génératrice, au gaz ou au propane, pour la cuisson et l’eau chaude. 

E.C. : « Au Québec, l'autonomie s'impose uniquement lorsqu'on construit très loin des réseaux de distribution. Tel que vu plus haut, ce n'est malheureusement pas un mode de vie que l'on prône. »

4. Construire sous terre génère une forte empreinte écologique

Vous connaissez l’avis d’Écohabitation sur les sous-sols. Imaginez une maison qui possède une grande partie de sa structure sous terre! Pour bien isoler une telle habitation, il sera nécessaire d’utiliser énormément d’isolants imputrescibles, tel le polystyrène (extrudé ou expansé), beaucoup moins écologique que la cellulose, ou encore, beaucoup de mousse de polyuréthane, qui possède une très bonne performance thermique, mais aussi une forte énergie grise.

E.C. : « À ceci, on ajoute les membranes, matelas drainants et autres protections qui sont tous des produits à base de pétrole, ses sous-produits de l'énergie fossile. L'impact n'est pas négligeable!

En ce qui a trait à la masse thermique, on sait qu'elle n'augmente pas l'efficacité énergétique, mais le confort des occupants. Dans la conception solaire passive, la masse qui reçoit un ensoleillement directement à sa surface sera beaucoup plus efficace pour le cycle de déphasage quotidien. Dans le concept en question, on met une inertie considérable du côté nord, qui en principe reçoit beaucoup moins de rayonnement direct. Elle perd donc de son utilité!

Il y a aussi une attention à porter à l'ensoleillement direct versus indirect. Les Earthships créent un espace tampon non isolé où beaucoup de chaleur est perdue, faute de rayonnement direct et de bonne utilisation de la masse. Il est prouvé depuis les années 80 qu'en climat froid, il faut délaisser les murs trombes au profit de l'apport direct en rayons lumineux. La serre n'a tout simplement pas sa place au sud, devant la maison. »

5. La réutilisation des matériaux

© Jenny Parkins, sous licence CC

Le principe des Earthships repose beaucoup sur la réutilisation des matériaux comme les pneus usagés ou les bouteilles de verre. Or, il est possible de réutiliser les bouteilles à des fins plus pertinentes et de recycler les canettes pour en faire de l’aluminium plutôt que des briques. Il existe par ailleurs des modes de construction à moindre impact écologique et financier, tels que les murs double ossature isolés à la cellulose ou les murs en paille, pour ne nommer que ceux-ci.

E.C. « Ces matériaux pourraient trouver des utilités plus nobles que de servir que de "simple matériaux" ! »

6. Les risques liés à la santé

  • Les rhinites allergiques, l’asthme, les infections respiratoires, l’eczéma et les rhumatismes sont toutes des maladies pouvant être liées à l'exposition à la moisissure, et donc à une mauvaise isolation de son domicile. Pour éviter ces problèmes, on conseille donc toujours un niveau d'isolation au-delà des exigences du Code. 

  • Un système efficace de filtration des eaux grises coûte entre 6 000 et 8 000 $. 

    Introduire une citerne ou une serre où l'on fait de la culture dans sa maison conduit inévitablement à une augmentation du taux d’humidité dans l’air (jusqu’à + 60% et souvent une saturation totale, soit 100% d'humidité relative)! Des taux au-delà de 60% présentent de risques importants de moisissures.

  • Les pneus qui composent les murs des Earthships peuvent constituer un danger lorsqu’ils ne sont pas scellés (par un produit qui empêche un contact avec l'air intérieur). On peut alors s’exposer à des produits ignifuges bromés (PBDE), des matières synthétiques issues de la pétrochimie qui sont toxiques pour l’être humain sur le long terme.

E.C. : « On adore le concept de serre semi-enfouie pour étirer sa saison de culture et partir ses semis au printemps, en combinant de la masse thermique. Mais les plantes ayant des besoins supérieurs en humidités, le principe n'est pas compatible avec la cohabitation humaine. »

7. Subsister de sa propre terre : un travail à temps plein

Les Earthships sont équipés d’une serre permettant de produire des fruits et des légumes tout au long de l’année. Certains conseillent également d’installer un étang à poissons ou un poulailler pour produire de la viande et des œufs. Cela dit, il est rare de trouver des indications sur le temps à investir et l’énergie requise. Nous pouvons vous assurer que l’autosuffisance alimentaire est un travail à temps plein!

E.C. : « L'autonomie en nourriture est un exploit qui demande des surfaces de culture qui complètent plusieurs maisons, au moins un demi acre, et la serre est loin d'être une surface suffisante. De grands jardins et des serres détachées de la maison sont de meilleures idées. Nous offrons une formation à ce sujet. C'est l'été, aux Jardins de l'Écoumène

8. Les difficultés liées aux lois de construction

© Jenny Parkins, sous licence CC

L’une des plus grandes difficultés que l’on peut rencontrer en décidant de bâtir un Earthship consiste en l’obtention du permis de construction. Chaque municipalité applique ses propres règles, mais la majorité des municipalités a adopté une version du Code national (CNB) et partout au Québec, une habitation doit être conforme à la partie 11 du Chapitre Bâtiment du Code de construction, qui stipule plusieurs nécessités en ce qui concerne l’isolation et l’efficacité énergétique. Les Eartships ne peuvent y échapper(3).

E.C. : « Les habitations neuves doivent être dotées d’un système d’étanchéité à l’air continu et efficace afin d’empêcher la formation excessive de condensation dans les vides des murs, des planchers ou dans les entretoits… Les ouvertures brutes pratiquées dans les éléments du bâtiment sont également ciblées par la nouvelle réglementation. La superficie totale de ces ouvertures, prévues pour y recevoir des fenêtres, des portes, des lanterneaux ou d’autres éléments semblables, est désormais limitée à 30% de la superficie totale des murs hors sol. »

Si vous désirez construire un Earthship, il sera nécessaire de faire valider la technique comme mesure différente auprès de la RBQ. Ainsi, vous devez démontrer que les techniques employées répondent aux objectifs fixés par le Code de construction. Écohabitation peut vous aider à effectuer ces calculs de conformité avec son service de Calcul de conformité, qui réalise les modélisations énergétiques nécessaires pour arriver à la conformité au Code pour la partie efficacité énergétique.

9. Le coût

© Jenny Parkins, sous licence CC

Est-ce réellement possible de construire une maison habitable avec un minimum d’investissement? Prenons le coût du vitrage, par exemple, puisque les Earthships disposent d’une très grande surface vitrée et nécessitent des vitres double ou triple épaisseur pour atteindre un bon niveau d’isolation, en particulier dans les climats froids comme le nôtre.

Pour vous donner une idée, le prix moyen du vitrage double épaisseur le plus élémentaire est de 100$/m2 et celui avec une triple épaisseur est encore plus cher. On ajoute à cela le coût de la main d’œuvre et on parvient aisément à des coûts équivalents à ceux d’une maison classique hors-sol.

Par ailleurs, contrairement à ce que l’on pourrait penser, l’autonomie énergétique n’est pas toujours une solution économique. Un propriétaire de Earthship de la Colombie-Britanique confie qu’il a dû raccorder sa maison au réseau municipal pour pouvoir installer un chauffage et avoir des températures intérieures confortables. Il explique : « quand on me demande pourquoi nous ne sommes pas encore hors réseau, je réponds que les systèmes d’autonomie énergétique ne sont pas encore dans nos moyens(1).» 

E.C. : « Il est nécessaire de bien se renseigner sur les prix des matériaux et de définir son budget en fonction du niveau de confort nécessaire et des réalités de construction. On oublie souvent qu’une auto-construction prendra plusieurs mois, voire des années ».

 

EN CONCLUSION

Les Earthships, en climat froid, ne se justifient pas, même si le principe est intéressant dans les climats arides. Si vous désirez en construire un, il faudra faire bien attention aux (nombreux) bémols… Et accepter que le Earthship n’est pas aussi vert foncé qu’il n’en paraît!


Sources

(1) www.greenbuildingadvisor.com/blogs/dept/musings/earthship-hype-and-earthship-reality

(2) ecoinfo.cnrs.fr/article172.html

(3) www.rbq.gouv.qc.ca/batiment/la-formation/efficacite-energetique/survol-du-reglement-sur-lefficacite-energetique.html

 

Pour plus d'informations

Questions-réponses via notre système d'assistance : 

ES-Cargo.qc.ca - Premier Earthship au Québec

Construire sa maison de pneus. Article publié dans le magazine La Maison du 21e siècle au printemps 2006, accompagné de photos du chantier de Chertsey.

Terrabâtir a développé des expertises de construction en Cob, en Earthship, en Rocket stove et autres alternatives. 

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